
Au sommet d’une haute colline se dressait le château d’Auréliande, un vieux manoir aux tours élancées et aux fenêtres colorées. Chaque matin, lorsque l’aube dorée caressait ses pierres anciennes, une mélodie douce s’échappait de l’une de ses fenêtres : c’était Émilija, la musicienne du château, qui jouait de son luth. Émilija était une jeune fille au visage rêveur, toujours un peu timide, mais animée d’une passion profonde pour la musique. On disait que sa mélodie apaisait même les vents les plus capricieux.
Ce matin-là, alors que le soleil se levait à l’horizon, Émilija s’installa sur un banc de pierre dans la cour intérieure. Elle effleura les cordes de son luth, et des notes cristallines s’envolèrent, dansant dans l’air frais. Les fleurs des jardins s’inclinaient en rythme, les oiseaux semblaient applaudir. Tout était en harmonie, et la musique semblait insuffler une magie bienveillante au château.
Soudain, une note se fit plus faible, presque comme si une voix avait été arrachée au chant. Émilija fronça les sourcils et joua à nouveau. Le luth semblait muet sur la corde la plus aiguë. Intriguée, elle posa son instrument et examina chaque corde : la plus fine, solitaire au sommet du manche, avait perdu toute tension et semblait brisée.
— Oh non ! murmura Émilija, le cœur serré. Comment pourrais-je achever ma mélodie sans cette note ?
Alors qu’elle déposa le luth sur ses genoux, un petit objet tomba d’une alcôve voisine. C’était un jouet ancien, un automate en bois peint de couleurs vives : il ressemblait à un petit chevalier qui agita une épée minuscule. Étrangement, ses yeux de verre semblaient briller d’une lueur malicieuse.
Le jouet se redressa sur ses pieds articulés et lança d’une voix métallique :
— Je suis Jouet, gardien des accords secrets. Si tu veux récupérer ta note, tu devras venir me chercher là où je me cache, dans les recoins oubliés de ce château.
Émilija recula, surprise. Le château semblait soudain trop silencieux. Où le jouet avait-il disparu ?
À cet instant, un rayonnement doré traversa la cour. Un grand oiseau aux plumes rouges et or descendit sur la margelle d’une fontaine. C’était Phénix, la créature mythique, gardien discret du château depuis des siècles. Ses yeux étaient empreints de sagesse et de bienveillance.
— Ne t’inquiète pas, Émilija, dit Phénix d’une voix douce et légèrement chantante. Je suis venu t’aider. J’ai entendu le Jouet s’enfuir vers l’ancien grenier. Cette note est la clé de la mélodie qui protège Auréliande.
Emue et pleine de gratitude, Émilija ramassa son luth et s’assura que son sac à corde était bien attaché. Ensemble, ils s’engagèrent sous un porche voûté, puis gravirent un escalier en colimaçon éclairé par des torches vacillantes.
La première épreuve les attendait dans la salle des Portraits. Les visages peints semblaient suivre leurs pas, et chaque tableau vibrait au rythme des échos lointains de la mélodie inachevée. Soudain, un portrait d’ancêtre se mit à parler :
— Qui ose troubler le repos des ancêtres ?
Phénix répondit avec calme :
— Nous cherchons la note manquante. Le Jouet s’en est emparée.
Les yeux du tableau se radoucirent, puis la toile glissa, révélant un passage secret vers la bibliothèque. Émerveillée, Émilija glissa dans l’ouverture, suivie de près par Phénix.
Dans la vaste bibliothèque, des étagères sculptées et des grimoires poussiéreux s’étendaient à perte de vue. Des livres, émus par l’absence de la note, s’étaient détachés et voltigeaient. Ils formaient un tourbillon de pages, barrant le chemin vers une porte vitrée.
— Respire doucement et laisse les pages s’apaiser, conseilla Phénix.
Émilija fit comme on lui disait : elle ferma les yeux, se concentra sur le souvenir de la mélodie complète et chanta intérieurement. Les pages ralentirent, puis tombèrent en silence. La porte s’ouvrit, découvrant un couloir orné d’horloges anciennes dont les aiguilles tournaient à toute allure.
— Nous devons traverser le couloir du Temps Pressé, avertit Phénix. Les horloges accélèrent les pas de ceux qui y pénètrent imprudemment.
Les deux compagnons marchèrent au pas très lent, comme si chaque mouvement était une danse calculée. Dans un silence respectueux, ils atteignirent l’extrémité du couloir où se trouvait une trappe menant au grenier.
Le grenier sentait la poussière et les mystères. Des malles entassées, des instruments brisés et des jouets oubliés s’étalaient sous la lueur des lucarnes. Au centre, Jouet se tenait debout sur un vieux coffre, la corde de la note manquante serrée dans sa main articulée.
— Alors, vous voilà, déclara-t-il. Vous pensez me la reprendre ? Je n’ai fait que sauver cette note de l’oubli ! Sans moi, elle serait perdue pour toujours.
Émilija avança, le regard déterminé :
— La mélodie est notre trésor collectif. Elle appartient à tous ceux qui croient en la magie du château. Je suis prête à partager son secret.
Jouet hésita. Son mécanisme grinça, comme s’il réfléchissait. Soudain, un léger mécanisme dans son dos se mit en marche et il projeta la corde en direction d’Émilija.
— Prends-la, mais promets de toujours jouer pour ceux qui t’écoutent, dit-il en baissant l’épée miniature.
Émilija attrapa la corde et se précipita vers son luth. Elle la fixa sur la corde brisée, la tendit délicatement, puis gratta les cordes. La note claire jaillit, comme un rayon de lune. Elle ferma les yeux, se concentra, puis joua l’intégralité de la mélodie. Les murs du grenier vibrèrent, chassant la poussière. Une lumière chaude inonda la pièce.
Dehors, les jardins reprirent vie : les arbustes se dressèrent, les fontaines chantèrent, les statues animalières sourirent. Le château entier sembla pousser un soupir de joie. Phénix déploya ses ailes flamboyantes et s’éleva vers le toit, poussant un cri triomphal.
Dans la cour, Émilija fut accueillie par tout le personnel du château, les jardiniers, les cuisiniers, et même les tableaux des ancêtres. Chacun la félicita. Le roi et la reine sortirent de la grande porte pour la remercier. En signe de gratitude, ils lui offrirent un magnifique luth orné de runes spéciales, capable de capter la magie de chaque note.
— Grâce à toi, notre patrimoine musical est sauvé, dit la reine. Et grâce à ton courage, ce château vivra encore de longues années.
Émilija sentit son cœur se gonfler de bonheur. Elle remercia chaleureusement tous ceux qui l’avaient aidée, surtout Phénix, qui lui fit un clin d’œil complice avant de disparaître dans un nuage de plumes dorées.
Ce soir-là, sous un ciel étoilé, Émilija joua la mélodie du château pour tous ses amis. Les accords dansaient dans l’air, répandant la paix et l’espérance. À la dernière note, un petit coffre apparut devant elle : à l’intérieur brillait une clé de musique en argent, souvenir de son aventure.
Jamais Émilija n’oublierait cette journée d’épreuves et de miracles. Elle avait appris que la musique pouvait unir les cœurs, apaiser les peurs et réveiller la magie dormante. À présent, elle était la gardienne officielle de la mélodie d’Auréliande, prête à la partager avec le monde entier.