
Nawa perdue est une petite fée apprentie sorcière. Elle habite au cœur de l’Amazonie enchantée, un lieu de feuilles géantes, de lianes dansantes et de fleurs phosphorescentes. Le matin, elle se réveille au chant du toucan bariolé et au murmure de la rivière. L’air embaume la vanille sauvage et la mangue mûre. Dans un nid de feuillage, elle se love et sent la magie vibrer sous sa peau. Elle glisse doucement sur une feuille de bananier pour rejoindre son atelier improvisé sous un grand hévéa. Chaque jour, elle prépare des potions de senteur, elle bat la poussière d’étoiles et s’entraîne à faire pousser un brin d’herbe. Parfois ses sorts explosent en bulles arc-en-ciel, et elle rit en voyant voler les gouttes colorées.
Ses amis de la forêt la guettent. Un petit singe malicieux descend des branches pour lui voler la palette de poudre magique. Un tatou prétentieux enlève ses bocaux et y cache ses graines. Le jacaré timide lève la tête entre les racines d’un pont de liane, prêt à l’aider si elle tombe. Le colibri multicolore est son fidèle messager : il lui apporte des pétales de fleur rare au gré du vent. Ensemble ils partagent des goûters de fruits sucrés et des éclats de rire.
Mais ce matin, un grondement sourd résonne plus fort que d’habitude. Des troncs craquent comme des baguettes fracassées. Un ogre immense, hirsute et grognon, foule les fougères. Ses bottes écrasent les fleurs, et ses mains gigantesques déracinent les jeunes pousses. Les animaux détalent sous ses pas de géant. L’air devient oppressant. Le ciel se voile. La forêt s’assombrit.
Nawa perdue sent son cœur se nouer. Elle tremble, clignant des yeux. Son bâton lui échappe des mains. Elle recule, le regard embrumé. Elle ne veut pas fuir, mais elle ne sait pas comment arrêter cet ogre si brutal. Elle ferme les yeux et écoute la forêt qui souffre : une feuille qui se froisse, un oiseau qui s’éloigne, une goutte de rosée qui tombe sans éclat. Elle se rappelle alors les mots de sa grand-mère sorcière : « Le plus petit souffle peut raviver une flamme éteinte. »
Déterminée, elle serre son bâton et court à travers les racines. Elle glisse sous les lianes et saute par-dessus un tronc tombé. Un singe fouille dans son sac pour lui offrir une banane dorée. Un papillon la guide jusqu’à une clairière cachée par un rideau de fougères. Là, un vieux Sage l’attend, debout sur une souche couverte de mousse.
Le Sage porte un manteau tissé de feuilles de l’argousier et un chapeau de roseaux entrelacés. Des lucioles scintillent autour de lui. Il la salue d’une voix profonde :
- Bonjour, Nawa perdue. Tu es venue au bon moment. L’ogre détruit la forêt parce que son cœur est blessé. Tu dois lui redonner la mémoire de la beauté.
Nawa incline la tête. Elle sent la magie du lieu l’envahir. Le Sage sort de sa poche une petite graine dorée, étincelante comme une étoile.
- Cette graine renferme l’espoir. Porte-la près de l’arbre sacré et trouve la Princesse de la rivière. Son chant apaise la tristesse.
Le cœur battant, Nawa prend la graine. Le singe malicieux essaie de la lui dérober, mais le Sage le repousse gentiment. Nawa glousse et continue son chemin.
Sur le sentier poussiéreux, elle rencontre un défi : un ruisseau boueux tourbillonne. Les pierres glissent. Le jacaré timide se hisse pour former un pont vivant. Nawa traverse en remerciant son ami. Elle serre la graine contre sa poitrine.
Plus loin, les arbres s’écartent pour laisser apparaître la rivière cristalline. Les nénuphars flottent en étoile, et le soleil se reflète en paillettes d’or sur l’eau. La Princesse de la rivière émerge des flots, parée d’une robe de gouttes perlées. Ses cheveux glissent comme des algues soyeuses. Elle incline la tête et sourit.
Petite fée, pourquoi viens-tu me déranger ?
Princesse, votre chant peut réveiller la vie dans cette graine, répond Nawa avec douceur.
La Princesse ferme les yeux et entonne une berceuse aux notes cristallines. L’air frémit. Les poissons bondissent de joie. Les libellules dansent au-dessus de l’eau. Nawa plante la graine aux pieds d’un figuier sacré. Elle y pose une pincée de sa poussière magique. Un éclat doré enveloppe la jeune pousse.
Au même instant, l’ogre apparaît à l’orée de la clairière. Il avance en grognant. Il lève un pied monstrueux pour écraser la pousse. Mais un grand colibri se dresse entre ses doigts, battant des ailes si vite qu’il crée un souffle léger. Un toucan strident pousse un cri aigu. Un murmure parcourt la foule d’animaux : ils forment une barrière de poils, de plumes et d’écailles.
Nawa perdue se tient droite. D’une voix claire, elle lance :
- Ogre, cette forêt est ton berceau. Ta peine la détruit. Écoute le chant, regarde cette graine naître. Accompagne-nous, ne brise plus.
L’ogre vacille. Il plisse les yeux. Les oiseaux continuent leur cantique. La Princesse tend la main. Doucement, l’ogre abaisse sa main énorme et caresse la pousse. Un sourire maladroit fend son visage buriné. Une larme roule sur sa joue et arrose la plante.
Instantanément, un souffle nouveau parcourt la forêt. Les troncs reverdissent, les fougères se déploient, les lianes tissent des guirlandes de fleurs. Les oiseaux reprennent leur concert. Les papillons voltigent en nuées multicolores. Les animaux sortent de leurs cachettes.
Le Sage rejoint la clairière, suivi du singe et du jacaré. Il déclare :
- Vous avez sauvé l’Amazonie. Votre union a redonné à la vie sa force.
Pour récompenser chacun, il distribue des présents. À Nawa perdue, un pendentif en feuille d’argent qui capte la lumière de la forêt. À la Princesse de la rivière, un coquillage d’émeraude qui chante aux marées. À l’ogre, un sac de graines magiques pour que ses mains ne détruisent plus, mais plantent des forêts.
La clairière devient un lieu de fête. Les lucioles forment un pont de lumière. Les animaux tapent des pattes en rythme. Le singe joue du tambour creusé dans une noix de coco. La Princesse entonne une nouvelle mélodie. L’ogre, un peu gauche, tente une danse. Il soulève une branche en guise de cupidon maladroit, et tout le monde éclate de rire.
Nawa, émue, serre son pendentif. Elle comprend que la magie la plus puissante naît du partage et de la bienveillance. Elle a trouvé son courage. Elle a offert la paix. Elle a appris qu’un simple geste peut transformer un géant.
Quand les étoiles s’allument dans le ciel, la fée s’envole, la forêt murmure son nom. Nawa perdue n’est plus perdue. Elle est la gardienne de l’Amazonie enchantée, où tout être vivant protège la vie. Et chaque matin, au chant du toucan, la forêt s’éveille plus belle encore.