
Freÿja était un jeune dragon. Pas un dragon méchant. Un dragon doux, curieux, et un tout petit peu timide. Dans l’Atrium élémentaire, elle vivait au milieu de quatre grands arcs: un arc de feu qui chauffait comme un toast, un arc d’eau qui chantait comme une fontaine, un arc de vent qui faisait voler des rubans, et un arc de terre qui sentait la mousse.
Freÿja aimait se poser au centre, là où le sol brillait en formes de feuilles. Elle comptait les gouttes, elle écoutait les souffles. Mais ce matin-là, quelque chose clochait.
Les couleurs de l’Atrium avaient pâli. Le rouge était rose, le bleu était gris. Même les petits cailloux semblaient fatigués.
Freÿja fronça son nez.
— Oh non… Où sont passées les couleurs?
Une voix toute légère répondit derrière elle.
— Elles se cachent.
Freÿja se retourna et vit un Fantôme. Il flottait comme un foulard. Il avait de grands yeux rieurs et une petite bouche qui faisait des “bouh” très polis.
— Je m’appelle Plim, dit le Fantôme. Je fais peur… mais seulement un peu.
— Moi je suis Freÿja, dit le dragon. Et moi… je rougis quand je dois parler fort.
— Parfait! On peut rougir et être courageux, répondit Plim.
Ils avancèrent vers l’arc de feu. D’habitude, les flammes dansaient en orange et or. Là, elles faisaient une petite flamme pâle, comme une bougie triste.
Une ombre passa, vite, au bord des pierres.
— Tu as vu? chuchota Freÿja.
— Oui. Un Monstre, dit Plim. Il adore avaler les couleurs. Il les garde dans son sac sombre.
Freÿja avala sa salive.
— Un vrai Monstre?
— Un vrai. Mais… on est deux, dit Plim. Et j’ai une idée.
Plim expliqua son plan: retrouver le “Coffre des Teintes”, un coffre caché dans l’Atrium. Quand il s’ouvre, les couleurs jaillissent comme des confettis lumineux. Mais pour l’ouvrir, il faut réunir quatre petites clés: une clé chaude, une clé mouillée, une clé légère, une clé solide.
— Une quête! souffla Freÿja.
— Une quête toute courte, promit Plim. Avec des pauses.
Ils commencèrent par la clé chaude. Sous l’arc de feu, une pierre tiède portait un petit dessin de spirale. Freÿja s’approcha, souffla doucement, et fit sortir une mini flamme, pas trop grande.
La pierre brilla.
Plop! Une clé rouge apparut.
— Tu vois? dit Plim. Tu sais doser.
— Je n’ai pas brûlé mes moustaches! s’étonna Freÿja.
Ils coururent vers l’arc d’eau. Là, une flaque faisait semblant de dormir. Au fond, quelque chose brillait.
— Je ne veux pas plonger, dit Freÿja. L’eau me chatouille les oreilles.
— Je peux, dit Plim. Je ne suis pas mouillé, je suis… translucide.
Plim fit un plongeon… qui ne fit même pas “plouf”. Il ressortit avec une clé bleue.
— Facile! dit-il.
Freÿja rit.
— Toi, tu triches un peu.
— Non, je suis juste pratique.
Pour la clé légère, ils allèrent sous l’arc de vent. Les rubans tournaient, mais sans couleur, ils semblaient ennuyeux.
Une plume grise voletait et disait presque: “attrape-moi”.
Freÿja sauta. Trop court.
Plim souffla. Trop fort.
La plume atterrit… sur le museau de Freÿja.
— Atchoum!
Au moment de l’éternuement, un petit tourbillon se forma, pas méchant, juste rond. Et dedans, apparut une clé blanche, légère comme un souffle.
— Ton atchoum est magique, rigola Plim.
Freÿja se sentit fière.
— Je ne savais pas.
Restait la clé solide, sous l’arc de terre. Là, il y avait un tas de cailloux empilés, comme une petite tour.
Mais la tour tremblait.
— Elle va tomber, dit Freÿja.
— Alors il faut l’aider, dit Plim.
Freÿja posa ses pattes avec douceur. Elle prit un caillou, puis un autre, et les rangea bien. Elle construisit une base large.
La tour se stabilisa.
Clac! Une clé verte glissa entre deux pierres.
— Quatre clés! dit Plim. Maintenant, le Coffre des Teintes.
Au centre de l’Atrium, il y avait une dalle avec un dessin de soleil. Freÿja y posa les clés, une par une.
Rouge. Bleu. Blanc. Vert.
Soudain, un grognement roula comme un tambour.
Le Monstre apparut.
Il était grand, tout flou, avec des bras comme des rideaux de nuit. Et à son épaule pendait un sac sombre, gonflé.
— Mes couleurs! gronda-t-il. À moi!
Freÿja recula d’un pas.
Plim se plaça devant elle, très droit.
— Monsieur le Monstre, dit-il, ce sac est trop lourd pour vous. Vous tremblez.
— Je ne tremble pas! mentit le Monstre, et il trembla.
Freÿja regarda. C’était vrai. Le Monstre semblait fatigué, comme s’il portait un tas de choses qui ne lui allaient pas.
Freÿja prit une grande inspiration.
— Pourquoi tu prends les couleurs?
Le Monstre cligna des yeux.
— Parce que… quand c’est sombre, je me sens… caché. Et personne ne me regarde bizarrement.
Plim murmura à Freÿja:
— Il a peur, lui aussi.
Freÿja s’approcha, doucement.
— Tu sais, on peut être vu sans être embêté. Regarde Plim. Il est un Fantôme, et il est gentil.
— Je fais “bouh” très poliment, ajouta Plim.
Le Monstre hésita.
— Si je rends les couleurs, vous ne rirez pas?
— Promis, dit Freÿja. Et on peut même te donner une couleur rien que pour toi.
Le Monstre serra son sac.
— Une couleur à moi?
— Oui. Une couleur de courage, dit Freÿja.
Elle posa une patte sur le sac sombre, sans tirer. Juste une petite chaleur.
Plim posa sa main transparente à côté.
— On ouvre ensemble, dit-il.
Le Monstre souffla… et dénoua la corde.
Une pluie de couleurs jaillit! Rouge vif, bleu profond, vert mousse, jaune soleil, violet bonbon. Les arcs brillèrent. Le sol redevint lumineux. Même l’air semblait sourire.
Au milieu, le Coffre des Teintes s’ouvrit avec un “clong” joyeux.
Et dedans… il y avait un trésor.
Pas des pièces qui font du bruit, non.
Un petit collier en cristal, avec quatre pierres: feu, eau, vent, terre. Quand on le porte, il change de couleur selon l’humeur.
Freÿja ouvrit grand les yeux.
— Il est magnifique.
Le Coffre avait aussi une petite boîte de peinture magique, avec un pinceau qui ne salit jamais.
Plim fit un “ouh!” impressionné.
— Ça, c’est du vrai trésor.
Le Monstre regarda le collier, puis baissa la tête.
— Je… je n’ai rien pour moi.
Freÿja réfléchit, puis prit le pinceau magique.
— Alors, on te fait ta couleur. Tu la choisis.
Le Monstre réfléchit longtemps. Puis il dit, tout bas:
— Un bleu nuit… mais pas triste. Un bleu doux.
Freÿja peignit un petit symbole sur l’épaule du Monstre: une étoile ronde, bleu nuit doux.
Aussitôt, l’ombre du Monstre devint moins lourde. Il se redressa.
— Je me sens… plus léger, dit-il.
— Parce que tu n’as plus besoin de tout garder, répondit Freÿja.
Dans l’Atrium élémentaire, les rubans du vent reprirent leurs danses, l’eau refit sa chanson, la terre sentit la pluie, et le feu crépita comme un rire.
Plim tourna autour de Freÿja.
— Freÿja la Courageuse!
— Non… Freÿja la… Freÿja tout court, dit-elle en souriant.
Elle mit le collier en cristal. Les pierres brillèrent. Le rouge pour sa joie, le bleu pour son calme, le vert pour sa patience, le blanc pour ses idées.
Et quand elle rougit un peu, le collier devint rose doré, comme pour dire: “C’est bien aussi.”
Le Monstre, lui, resta près de l’arc de terre pour aider à ranger les cailloux.
— Je peux être le gardien des couleurs? demanda-t-il.
— Oui, dit Freÿja. Gardien… mais pas voleur.
— Promis.
Ce soir-là, l’Atrium élémentaire brillait plus fort qu’avant. Parce que tout le monde avait sa place.
Freÿja s’endormit au centre, le trésor contre son cœur, en pensant: “Même les monstres peuvent apprendre. Et moi aussi.”